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Zelda, Princesse bibliophile

Robin Hobb et le Royaume des Anciens

5 Juin 2020, 17:15pm

Publié par Zelda

Je n’ai cessé de repousser la rédaction de cet article, mais il est temps que je vous parle plus longuement de Robin Hobb, mon autrice favorite, dont je suis en train de relire les Aventuriers de la Mer.

 

Ses livres n’ont pas initié mon amour de la fantasy : le Roi Arthur de Michael Morpurgo quand j’étais pré-ado, puis la Tapisserie de Fionavar de Guy Gavriel Kay, et Bilbo le Hobbit de Tolkien, étaient déjà passés par là. J’avais lu déjà quelques autres livres du genre, ou entamé quelques autres séries. Les Princes d’Ambre par exemple, jamais finis et que je voudrais relire un jour, ou les Chroniques de Krondor de Feist. A vrai dire, ces premières œuvres de fantasy (à l’exception du Morpurgo), j’y suis toujours venue de la même façon : je n’avais plus rien à lire parce que j’avais déjà lu tous les livres que j’avais achetés/empruntés, et mon frère me les a mis dans les mains en m’assurant que j’allais adorer.

Et il avait raison.

L’Apprenti assassin, donc, je l’ai lu de cette façon, lorsqu’au bout de 3 jours de vacances de ski quelque part au milieu de mon adolescence, j’étais déjà venue à bout des cinq livres de la bibliothèque que j’avais emportés. Mon frère l’avait lu en anglais, et m’avait prêté son exemplaire. Et si cette première lecture en langue étrangère a d’abord été ardue, elle ne m’a pas rebutée. Qu’importe si je ne comprenais pas toutes les subtilités des descriptions, je saisissais bien assez la teneur des enjeux et des événements racontés. J’ai donc plongé la tête la première dans cet univers, et n’ai jamais lu les œuvres de cette autrice autrement qu’en anglais.

Je pourrais faire une chronique par livre, mais je pense que je finirais par être assez redondante. Par conséquent, je préfère écrire pour une fois un article plus général sur ce cycle qui s’appelle désormais le Royaume des Anciens, et qui englobe toutes les aventures de Fitz et du Fou, ainsi que celles qui se déroulent dans la région de Bingtown (j’ignore le nom de cette ville dans la traduction française) comme les Aventuriers de la Mer.

Robin Hobb et le Royaume des Anciens

Tout le monde n’aimera peut-être pas ses livres, mais ses fans sont nombreux.

Ce qui à mes yeux fait la force de son travail, c’est sa construction des personnages. Elle sait créer des personnalités complexes, toutes différentes, dont les motivations sont claires et logiques, étayées par leur psychologie, leur background, et leur trajectoire personnelle. Ils sont donc très attachants et permettent de poser les enjeux de l’histoire très facilement, car il suffit de confronter leurs motivations divergentes pour créer une forte tension dramatique. Et plus ils avancent dans le récit, plus ils accumulent des expériences et des griefs, et plus ces points de tensions se multiplient.

 

Pourtant, on peut aussi y repérer des sortes d’archétypes. Ses héros sont très similaires, animés de bonnes intentions, très passionnés, mais aussi butés, prompts à s’apitoyer sur leur sort et plutôt passifs et indécis. Ils sont inexpérimentés et immatures, de façon à ce que l’histoire racontée nous permette de les voir grandir, mûrir, et trouver leur place dans le monde qui est le leur, généralement dans la douleur. On peut les trouver agaçants, et moi aussi ça m’est arrivé, mais je trouve plutôt que c’est un bon choix, parce qu’être imparfaits les rend plus crédibles (le héros qui sait tout faire et qui a toujours la bonne solution m’ennuie profondément) et plus humains (donc comme nous, et l’on peut s’y identifier plus aisément).

Plus encore que les héros, ses méchants sont souvent vraiment très méchants, mais là encore, je trouve qu’elle excelle à concevoir des personnages si détestables qu’on en vient à aimer les haïr. Malgré cela, il y a toujours des raisons à leur comportement, une logique interne à leur attitude déplaisante et à leurs croyances révoltantes, souvent liée à leur éducation et à leur culture.

 

Enfin, je l’ai déjà mentionné mais je tiens à le souligner, pas plus que George R.R. Martin, Robin Hobb ne craint de faire souffrir ses personnages, ni de les tuer quand leur heure est venue. Parfois, on a l’impression de frôler le sadisme. Mais cela participe à la crédibilité du récit, tout en renforçant notre attachement aux protagonistes.

En les mettant réellement en danger, elle nous offre la possibilité de ressentir une inquiétude profonde à leur sujet et nous empêche d’observer tranquillement les événements en étant persuadés que le héros s’en sortira toujours bien juste parce qu’il est le héros. Même s’il s’en sort, cela ne va généralement pas sans une perte ou un traumatisme qui le marquera durablement (et nous avec). Je l’ai dit, je n’aime pas les héros parfaits, je les trouve inintéressants car je ne peux pas m’investir émotionnellement pour un personnage qui réussit tout, tout de suite, sans efforts, sans contrepartie. J’ai besoin d’avoir peur pour lui, d’être soulagée pour lui, de pleurer avec lui, d’aimer avec lui, etc.

Par ailleurs, en étant témoins de ces souffrances, nous les vivons et les surmontons avec eux, comme nous le ferions avec nos propres amis. Ses livres sont longs et nombreux, et nous donnent à suivre ses personnages à travers toutes les étapes de leur existence, si bien qu’elle crée l’impression qu’ils sont devenus un peu comme une famille avec laquelle nous avons traversé toutes les vicissitudes de la vie.

 

Robin Hobb et le Royaume des Anciens

Ce développement très soigné des personnages émaille l’œuvre de passages émouvants parfois difficiles pour le lecteur aussi, mais son pendant “négatif” est la lenteur du déroulement du récit que cela entraîne.

Robin Hobb fait partie des auteurs qui se prennent le temps de poser les enjeux, de peindre un tableau complet du monde dans lequel se situe son histoire. Ses romans mettent donc du temps à démarrer, et il y a de longs passages qui contiennent fort peu d’action. Je l’ai déjà dit dans une autre chronique, c’est quelque chose qui ne me dérange pas et que j’apprécie même. De plus, cela ne veut pas dire qu’il ne se passe rien dans ses œuvres : au contraire, une fois que les rouages sont tous en place, et que l’engrenage est lancé, les péripéties que traversent les personnages nous emmènent très loin, et on peut refermer chaque livre en ayant la sensation d’avoir parcouru beaucoup de chemin.

 

Par ailleurs, ses histoires sont très riches : riches en personnages, riches en world-building, riches en péripéties… Elles foisonnent d’éléments qui font à la fois réfléchir et rêver. La profondeur de son univers sert une profondeur de propos. Ainsi, elle parvient à m’émerveiller avec ses magies très organiques, et ses créatures et ses légendes mystérieuses et fascinantes ; mais elle me fournit également matière à réfléchir sur l’humanité, et la manière dont nos diverses façon d’envisager le rapport aux autres façonne nos vies, nos politiques, nos cultures, et notre Histoire.

Voici un exemple facile pour illustrer mon propos : l’esclavage, abordé dans les Aventuriers de la Mer. Robin Hobb en explore toutes les facettes, tant économiques que sociologiques, et tous les points de vue, ceux des esclaves et des esclavagistes mais aussi les opinions des personnes qui s’y opposent, ou la position délicate des gens qui en profitent indirectement.

J’ai été très touchée par l’histoire des des habitants de Bingtown, dont les fondements et le mode de vie évoquent l’influence de l’Histoire et de la tradition littéraire américaines : la guerre d’Indépendance et la guerre de Sécession s’y retrouvent mêlées au mythe du self-made man et à la trace du concept de Frontière (l’ultime limite de la civilisation, au-delà de laquelle se trouve un monde résolument sauvage, qui reste à conquérir).

D’autres thèmes qui me touchent reviennent régulièrement dans ses œuvres, en particulier le rapport à la nature et à la part d’animalité en nous, ou le concept de destin et la nécessité de ne pas lutter contre celui-ci pour pouvoir se réaliser et être heureux en accord avec notre propre nature.

 

Robin Hobb et le Royaume des Anciens

Dans toutes ses œuvres, mais je le ressens encore davantage dans les Aventuriers de la Mer au sein de cet univers, Robin Hobb insiste beaucoup sur l’idée qu’accepter ce que l’on est et ce que l’on a, et agir en conséquence, au lieu d’attendre que les choses se fassent pour nous, serait la voie de la réalisation de soi, sur le plan personnel, et du progrès, sur le plan de la société à laquelle nous contribuons toutes et tous par nos choix, que cela soit volontaire ou non. Il y a quelque chose d’à la fois responsabilisant et libérateur dans ce propos.

Je retiens de tout cela une œuvre qui sait tisser le lien entre ce qui est intime et ce qui est commun, et qui de ce fait s’adresse à la fois à ce qui est personnel et individuel dans nos goûts et nos aspirations, et à ce qui relève de nos valeurs culturelles en tant que membres d’une société, nous poussant à réfléchir sur celle-ci.

 

Je n’ai pourtant de loin pas lu toute son œuvre : sur les 5 cycles se déroulant dans l’univers des Anciens, je n’en ai lu que 3 : L’Assassin Royal premier cycle, les Aventuriers de la Mer, et l’Assassin Royal deuxième cycle. Lorsque j’aurai fini de relire ce dernier, je pourrai enfin découvrir le cycle des Cités des Anciens – qui doit sans doute prendre la suite des Aventuriers de la Mer – et le troisième de l’Assassin Royal. Encore une dizaine de volumes m’attend donc avant que je puisse arriver au bout des romans qui ont déjà été publiés dans cet univers. D’ici là, peut-être que je m’en lasserai, et que j’en reviendrai en vous disant que c’est mauvais et mal écrit… mais j’en doute.

 

J’en ai lu assez pour faire confiance à cette autrice les yeux fermés.

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