Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Reika's place
  • Reika's place
  • : Du cinéma, de la littérature, et un peu de féminisme au milieu.
  • Contact

Recherche

30 juin 2008 1 30 /06 /juin /2008 21:50
(Ce texte est une pure fiction, le narrateur n'est en aucun cas moi-même)

  Aujourd'hui comme tous les jours de la semaine, je rentre du travail en prenant les transports en commun. J'aime alors observer les gens qui m'entourent, car il me plait de penser qu'à ce moment là de la journée, quand ils sont exténués et enfin libres de retourner à leur vie privée, le cours de leur existence se retrouve suspendu le temps de quelques minutes, quelques heures.
  C'est là, libérés du travail mais pas encore sous la contrainte qui les attend chez eux - une famille, des animaux de compagnie, du ménage, ou toute autre occupation - qu'ils peuvent laisser libre cours à leurs pensées. C'est là qu'ils se laissent envahir par leurs préoccupations les plus importantes, ou qu'ils se permettent de se relâcher en pensant à des choses triviales qu'ils aiment ou dont ils ont envie. C'est en somme, le moment où ils sont le plus eux-même de toute la journée.


  Parfois, je m'amuse à imaginer leurs vies, leux pensées, leurs états d'esprits respectifs. Aujourd'hui, je vais même prétendre que je peux lire en eux, et entendre leurs discours intérieurs.
  Regardez, la vieille dame, là bas, dans son tailleurs jaune et bleu à fleurs, dont le visage ridé et délavé ne parvient pas à cacher la dignité et la pudeur. Elle pense à ses petits-enfants, qu'elle n'a pas vu depuis longtemps, parce que sa fille vit dans une autre ville. Elle pense au petit Théo, qui va avoir 6 ans ce week end, et au jouet qu'elle doit emballer avant qu'il vienne avec sa mère pour le dîner dimanche. Elle serre contre elle le sachet qui contient l'objet qui sera si précieux à son petit-fils. Là, elle réprime un sourire: elle entend déjà les exclamations de bonheur qu'il poussera en découvrant son cadeau, entre deux morceaux de gâteau au chocolat, celui qu'elle lui fait toujours parce qu'elle sait que c'est son préféré.
  L'homme en costume, en face d'elle, regarde dans le vide, les sourcils froncés. Il pense à ses collègues et son patron, et surtout à la promotion qu'il s'est fait souffler par Jean-Marie, qui n'est dans la boite que depuis un an. Il n'a pas envie d'être jaloux, mais il est embêté: il avait annoncé à sa femme qu'il serait avancé, et voilà, elle a dépensé sans compter, et la prime ne viendra pas.
  Derrière moi, j'entends pianoter nerveusement les doigts d'une frêle jeune fille. C'est une belle fille, blonde, mince, habillée à la mode. Mais son expression inquiète me serre le coeur. "Pourquoi ne m'a-t-il toujours pas appelée? Je vais lui envoyer un message, il a peut-être eu un problème". Je la sens soupirer dans mon dos.
  "Qu'est ce que je vais devenir?", pense la quarantenaire à côté. Ses cheveux noirs s'échappent de son chignon, et ses yeux bleus laissent entrevoir un tourment profond. "Je ne veux pas divorcer, je ne veux pas... les enfants en souffriront tellement. Surtout Anne. Elle aime tellement son père, comment pourrait-elle accepter qu'il me quitte? Si seulement je ne lui avais pas présenté Barbara. Tu parles d'une amie. Heureusement que les enfants sont grands. Mais Anne est si fragile, si perturbée! Et moi... je vais me retrouver seule. J'ai peur d'être seule. Et puis, où habiterons nous? Comment ferons-nous pour les jours de fête?". J'ai de la peine pour cette femme. J'aimerais la réconforter, mais comment pourrais-je? Je ne la connais pas, je ne suis qu'un intru. Une personne de plus dans un bus bondé.


  Le téléphone de la belle blonde derrière moi se met à sonner, entonnant joyeusement le dernière tube de Madonna.
  " Allô, Guillaume? Salut! J'ai déjà essayé de t'appeler, hier tu n'as pas répondu, et ce soir non plus, j'étais inquiète."
  Elle saisi une mèche de cheveux du bout de l'index, et commence à la tortiller.
  "Excuse moi, je ne voulais pas te déranger. [...] J'avais juste peur que tu aies un problème. [...] Non ce n'est pas grave. Je passerais la soirée avec Delphine, alors. On se verra une autre fois. [...] Et tu n'auras vraiment aucun moment de libre? [...] Ah. Je comprends. [...] Oui je t'écoute. [...] Comment? [...] Ah bon. Ah... mais... je comprends pas... on s'est bien amusés ce week end non? [...]. J'ai fait quelque chose qu'il ne fallait pas? [...] Tu es sûr?".
  Je la vois essuyer une larme du revers de la main. Sa voix commence à trembler, et son regard s'agite dans toutes les directions. Je n'écoute plus sa conversation, tous les passagers ont compris la suite. Tout le monde fait semblant de ne pas entendre, ou peut-être sont-ils vraiment trop absorbés par leurs propres problèmes.
  Cet interlude déprimant me pousse à détourner mon attention sur un jeune homme à l'air guilleret. Il a sur le visage une expression bienheureuse qui ne le lâche pas. J'écoute ses pensées. Il va se marier, et la date fatidique approche. Il a envoyé les faire-parts ce matin, et il va visiter la salle avec sa promise dans quelques jours pour repenser à la décoration. Pas étonnant qu'il soit si content. Je me réjouis autant pour lui que j'ai pu éprouver de la peine pour la pauvre jeune fille.
  Dans le coin, j'aperçois un homme de la trentaine, à l'air renfrogné. Ce soir, il rentre encore seul, comme tous les soirs. Il ne supporte plus de ne partager sa vie qu'avec Chips, son chat. Mais Gisèle lui a brisé le coeur, et il n'arrive pas à se la sortir de la tête. Demain, son meilleur ami lui a organisé une rencontre avec Ingrid, une collègue. Peut-être s'entendront-ils bien? Mais en attendant, la perspective de ce dîner arrangé le rend nerveux.


  Et puis tout d'un coup, j'entends les pensées d'une petite voix douce et calme. C'est la voix tranquille et assurée d'une personne blasée qui, à force de souffrances et de questionnement, avance dans la vie avec l'indifférence du pessimiste résigné. Pourtant, je perçois dans son timbre les restes clairs et musicaux d'un optimisme révolu.
  Je cherche cette jeune femme qui, de par son apparence, a su se cacher à mes yeux dans la foule. Et enfin, je la trouve, assise au fond: c'est une petite brune, pas vraiment belle, ni réellement laide, qui regarde au dehors avec l'expression sereine et figée de quelqu'un qui s'en fout d'être là ou ailleurs. Elle s'appelle Cécile, elle a vingt ans, et comme beaucoup de gens de son âge, elle ne sait pas quoi faire de sa vie. Mais cette adulescente d'allure commune et sans histoire renferme beaucoup d'angoisse en elle, qu'elle rejette avec autant d'indifférence que tous les coups durs qu'elle a pu vivre.
  Ses pensées m'interpellent, parce qu'elles sont si inhabituelles. Cécile, quand elle regarde au loin, c'est pour s'interroger sur ce qu'il s'y trouve qui pourrait être mieux que ce qu'elle connait. Elle se sent bien, là, assise entre deux séquences de vie. Elle pense comme moi que le temps est suspendu pendant son retour des soldes. Elle aime cet instant privilégié, car elle est détachée de sa vie, là, sur ce siège, en laissant son corps las se balancer au gré des mouvements indélicats du bus. Elle voudrait rester là. Elle n'a pas envie de rentrer, elle n'a pas envie d'arriver en bas de son immeuble, d'ouvrir la porte, et de retourner chez elle, dans sa vie, dans son monde. Elle s'y sent étrangère, déplacée, comme un ours polaire dans un zoo européen.
  Des fois, comme maintenant, elle voudrait ne pas rentrer. Continuer son chemin, sortir, marcher sans but, aller ailleurs, mais sans savoir où ni pourquoi. Juste partir, quitter sa vie, cette ville, ce monde. Elle se demande jusqu'où ses pas la mèneraient. Et si je pars, que deviendrait ce que je laisse derrière moi? Et que deviendrais-je moi, sans ce que je laisse derrière? Voilà ce qu'elle se dit, en observant avec intérêt la route, au loin. Elle n'aurait pas l'impression d'abandonner quoi que ce soit si elle partait, voilà la vérité. Cela serait égal.
  Mais Cécile, dans un éclair discret de regrets, sait qu'elle ne partira pas. Elle ignore pourquoi, puisque rien ne la retient. Peut-être n'ose-t-elle tout simplement pas. Peut-être espère-t-elle encore quelque chose de sa vie, finalement. Voilà donc cette demi-teinte que je ne pouvais qu'éffleurer de l'esprit et que je ne saisissais pas. C'est l'étincelle d'espoir et d'envie qu'il lui reste, certes enfuie sous tous ces doutes et toute cette lassitude écrasante sur ses petites épaules boulottes, mais bel et bien là, et qui la poussera à continuer, à sa battre, parce qu'on sait jamais. Peut-être qu'un jour, ça aura été utile.

Partager cet article

Repost 0
Published by Kayoko - dans Autres textes
commenter cet article

commentaires

katherine 03/07/2008 13:41

Très beau texte.
Il faut garder l'étincelle et continuer de se
battre car rien n'est inutile. Il n'y a pas
de batailles vaines.
Amicalement

Kayoko 03/07/2008 21:11


C'est un sentiment étrange de n'avoir envie de se battre pour rien...


Aurélie 02/07/2008 01:18

j'aime bien cécile, c'est ça la vie, on se bat pour on ne sait pas quoi mais pqçadoit valoir la peine