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  • : Du cinéma, de la littérature, et un peu de féminisme au milieu.
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29 mars 2011 2 29 /03 /mars /2011 20:00

 

   Il faut croire que je suis une féministe qui s'ignore, puisque je parle régulièrement de sujets qui touchent à la condition des femmes, et qu'aujourd'hui encore, je vais le faire. Mais plus franchement, cette fois. Je travaille en ce moment même sur ma note de synthèse dont le sujet est le féminisme, et lire le dossier me fait fourmiller d'idées que je brûle d'exprimer. Je ne suis pas tellement attirée par le débat politique sur le féminisme, alors quand j'ai vu le sujet du devoir, je n'étais pas spécialement emballée. Nettement moins que lorsque je travaillais sur celui qui parlait de logiciels libres et web 2.0. Et pourtant, maintenant que je me suis plongée dedans, il ne me laisse pas indifférente.

  En tant que femme, je me sens nécessairement concernée, et je sens que j'ai fondamentalement quelque chose à dire, moi aussi, sur la question. Puisque la note de synthèse n'est pas le lieu approprié pour exprimer cet avis, je vais le faire ici.

 

   Il me faut commencer par un constat simple: le féminisme aujourd'hui, c'est mal vu. La féministe est un avatar de l'amazone moderne: une femme excessive, agressive, castratrice, qui n'a rien d'autre dans sa vie que son combat féministe.

  Aussi sommes-nous contraintes de mettre notre féminisme inné en sourdine. Je dis inné parce que je suppose qu'au fond, nous sommes toutes féministes à notre façon. Je n'aime pas spécialement ce mot, principalement à cause de l'extrémisme qu'il véhicule si souvent. Je vais donc plutôt dire que je pense qu'il existe, depuis que les femmes ont appris à se battre pour leurs droits, une sorte de conscience féminine collective qui fait que nous avons toutes, consciemment ou non, une propension à défendre le droit des femmes d'une part, et à nous forger notre propre point de vue sur la question d'autre part. Aucune de nous, même celles qui n'ont pas spécialement de raisons de se battre, n'ignore qu'il est difficile d'être une femme dans notre société. Même les européennes épanouis.

  Et nous avons toutes un avis à ce sujet, même lorsque nous ne nous battons pas. Nous sommes confrontées quotidiennement au sexisme, que l'on souhaite lui tenir tête ou non. Il nous faut composer avec, nous n'avons tout simplement pas le choix. Nous devons toutes, à un moment ou à un autre, nous définir dans notre propre individualité à travers la position que nous occupons en tant que femme, soit dans la société, soit dans notre cercle privé. Les femmes d'aujourd'hui sont donc moins des féministes militantes qu'autrefois, mais se livrent plutôt à une sorte de féminisme privé, qui consiste à défendre uniquement leurs propres droits, en tant qu'individus de sexe féminin. Je suppose qu'à ce titre, je suis une bonne représentante de la tendance actuelle.

  En tant que travailleuses, nous devons nous battre pour obtenir un poste face à un candidat masculin qui, lui, ne risque pas (ou moins) de s'absenter longtemps pour un congé maternité. Évidemment, cela suppose que toute femme deviendra mère, et que ce faisant, elle fera de ce rôle sa priorité, avant sa carrière. Une femme qui, pour une fois, ne se définirait pas à travers ce rôle s'aliène du reste de ses congénères. A chaque fois qu'on dit "je ne veux pas d'enfants", on nous répond invariablement "tu verras, ça viendra", comme s'il était biologiquement impossible qu'il en soit autrement. Et ce, quelque soit le sexe de notre interlocuteur.

 

http://www.decitre.fr/gi/45/9782100038145FS.gifUn livre de chevet pour femmes

 

  Oui, une femme, c'est une mère en devenir. La société fait de nous des procréatrices en puissance, et le questionnement sur notre envie réelle d'endosser ce rôle n'a pas lieu d'être. Tu seras mère ou tu seras une erreur de la nature, point. Eh bien non, je proteste. Je ne veux pas de ça. Je ne veux pas être coincée dans ce rôle qui ne me convient pas. Je ne me vois pas mère, parce que je ne crois pas que mon caractère en tant qu'individu, indépendemment du fait que je suis de sexe féminin, soit fait pour assurer les fonctions d'une mère avec succès. Je veux un autre rôle, un rôle qui ne soit pas étiqueté par mon chromosome et que j'aurais réellement choisi moi-même, même si je choisis d'être femme au foyer.

  La procréation est plus complexe, de nos jours, avec la diversification des techniques. Elton John peut être parent sans avoir de mère à ses côtés, alors on devrait pouvoir être femme sans devenir automatiquement mère. Nos lois et nos techniques actuelles permettent aux femmes de décider de ce qu'elles font de leur corps. Elles peuvent maintenant choisir le quand et le comment. Mais d'une certaine façon, la question du "est-ce que je vais le faire" n'a toujours pas tellement sa place dans nos mentalités.

 

   Pour plus d'égalité, les féministes demandent la parité. Cette parité, nous l'avons décidée dans nos lois, mais elle n'est finalement pas si bien appliquée, et reste problématique. Faut-il favoriser les femmes à tout prix pour avoir le même nombre de femmes et d'hommes comme représentants, peu importe les compétences des uns et des autres, ou ne serait-il pas préférable que l'on choisisse uniquement sur les compétences, peu importe le sexe? C'est un débat d'actualité qui me trouble, tant il parait évident que tout le monde s'accorde sur la deuxième solution, l'idéal étant bien sûr un nombre égal de femmes et d'hommes qui auraient les meilleures compétences. Alors pourquoi ne fait-on rien pour en arriver là?

   Un des gros problèmes du féminisme de notre époque, c'est justement ce manque d'actes, de réformes. Beaucoup de lois ont été votées pour répondre aux revendications principales des vagues successives du mouvement: contraception, avortement, reconnaissance du viol comme crime, violences domestiques punies, parité, etc. Du coup, le débat n'est plus que cela: un débat. On parle, on parle, mais concrètement, on ne fait rien. Pas étonnant que le mouvement piétine et se fasse moins bruyant, puisqu'il n'y a pas de suites dans la pratique. On en revient à un féminisme purement théorique. Pourtant, on est encore loin de l'égalité parfaite. Les femmes sont toujours discriminées à l'embauche, elles sont toujours moins bien payées que les hommes lorsqu'elles occupent des postes équivalents, et surtout, ce sont toujours elles qui s'occupent le plus des tâches domestiques. Si vous mettez Wonderwoman face à un homme ordinaire, vous trouvez qu'ils sont égaux?

   Et cela n'est pas près de changer.

 

   La différence des sexes est problématique en ce sens que l'on confond égalité et et adéquation. Oui, les hommes et les femmes doivent être égaux sur de nombreux plans théoriques: légal, social, politique... mais on ne peut tout de même pas nier qu'un homme et une femme, ce n'est pas fabriqué pareil. Il y a des différences physiologiques qu'on ne peut pas gommer. Mais dès que l'on admet qu'une femme est physiquement plus faible qu'un homme, on se fait huer. Certes, tous les hommes ne sont pas forts, mais globalement, j'ai vu peu de femmes plus fortes que des hommes lambda. C'est comme ça, c'est biologique. On ne remet pas en question le fait qu'un lion a plus de force physique qu'une souris. Ça ne veut pas dire que la souris a moins de valeur, c'est juste qu'elle est différente.

  J'aimerais qu'on puisse penser l'égalité tout en reconnaissant ces différences, tout comme j'aimerais qu'on puisse côtoyer des personnes d'autres cultures en conjuguant l'admission des différences et une égalité de statut et de traitement. Car au fond, le féminisme n'est qu'une forme de lutte contre la discrimination comme une autre.

  Cette égalité s'oppose donc à un universalisme neutre, car comme le souligne Gisèle Halimi, lorsque l'on élimine la différence des sexes, c'est toujours au profit de l'un d'eux. C'est pour cette raison que les féministes réclament la féminisation de la langue, à laquelle je n'arrive pourtant pas à souscrire. J'ai du mal à croire qu'une chose aussi triviale puisse réellement changer le monde. Ce ne sont que des mots, et le genre masculin, comme tout signe linguistique, est profondément arbitraire (merci Saussure). Il ne signifie donc pas grand chose à mes yeux, si ce n'est une commodité grammaticale. Ce n'est pas parce qu'on a inventé la variation "écrivaine" (que le correcteur orthographique ne reconnaît pas, d'ailleurs) que tout d'un coup l'égalité est arrivée. Cependant, la réticence marquée des vieux rétrogrades de l'Académie donne à réfléchir. Mais après tout, ils s'opposent à tous les changements de la langue, non?

 

  Ce qui m'empêche de me poser comme féministe tient aussi du fait que le féminisme ne nous sort pas d'un positionnement pour lequel nous optons toujours en fonction des hommes. Malgré la mixité recherchée par les associations féministes, le mot même de "féminisme" situe le débat dans un antagonisme hommes/femmes qui ne me plaît pas, parce qu'il reste ancré dans un rapport de force opposant dominant et dominé, tout autant qu'il le lie fermement au genre. Il ne peut pas y avoir de réel rapprochement dans ces conditions, du moins de mon point de vue. Je ne peux pas être féministe parce qu'à la manière de Jane Eyre, je veux dépasser ma condition de femme pour me définir en tant qu'individu aux aspirations qui ne prennent pas le genre en compte.

 

  Pour aller plus loin, je dirais même que je doute qu'on puisse un jour avancer si on ne fait pas un lien entre tous les combats contre toutes les formes de discriminations différentes. Au lieu de s'attaquer à chacune d'entre elles séparément, je crois qu'il faut conjuguer les efforts et oublier le genre, la race, l'aspect, la sexualité etc, pour ne s'interroger que sur une seule chose: notre besoin fondamental de domination. Je me demande par exemple pourquoi certains hommes sont à ce point horrifiés par l'homosexualité. Si vous leur poser la question, 9 fois sur 10, la raison de leur réticence reposera sur quoi? La sodomie, qui incarne à leurs yeux l'essentiel des rapports homosexuels. Ils ne conçoivent pas l'homosexualité comme partage de sentiments, comme construction d'un avenir commun, mais uniquement à travers un seul acte physique fortement chargé d'un symbolisme évocateur des rapports binaires de la soumission et de la domination.

  Tous nos rapports sociaux sont régis par cette même nécessité. Chacun cherche à dominer, à prendre l'ascendant, sur un autre qu'on voudrait prétendre plus faible, et souvent ce besoin de domination se traduit dans la sexualité de chacun par une attitude qui choisit l'un des deux modes. La tradition pour les femmes est d'être dominées jusque dans la façon dont elles disposent de leur corps, d'où ce leitmotiv des féministes qui se sont battues pendant les années 70 pour la repossession de leur corps, et le droit d'en faire ce qu'elles veulent. Quelque part, le féminisme d'aujourd'hui perpétue ce positionnement en présentant constamment les femmes comme des victimes de l'oppression masculine. On ne discute pas le fait que cela existe mais réduire les femmes à ce statut de victimes sans cesse, c'est fermer les yeux sur toutes ces femmes qui ont le mérite d'avoir su s'imposer autrement. Qui dit victimes dit personnes à défendre, et l'on reste encore une fois enfermées dans le carcan de la petite chose fragile qui a besoin qu'on la défende. Or, beaucoup d'entre nous se battent, seules certes, mais avec succès tout de même, pour s'imposer à leur petite échelle personnelle comme personnes indépendantes, autonomes, et pleines de ressources.

  Je ne dis pas que le refus de cette position de dominé n'est pas une étape nécessaire dans la lutte contre n'importe quelle forme de discrimination. S'il y a des gens opprimés, maltraités, violentés, il est normal de les secourir. Mais je pense qu'en ce qui concerne le féminisme, il est temps pour nous occidentaux d'envisager les choses sous un angle nouveau. Nous avons suffisamment d'acquis pour pouvoir défendre maintenant notre droit d'être des individus avant d'être des femmes.

Je n'ai pas envie d'être traitée "comme un homme", ni de vivre "comme un homme". Mais j'ai envie de pouvoir choisir ma voie comme n'importe qui d'autre, loin de toutes ces considérations de genre.


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commentaires

Audrey 29/03/2011 20:13


J'ai lu un article ce matin sur la discrimination des femmes dans l'éducation nationale : http://classes.blogs.liberation.fr/soule/2011/03/cherche-prof-en-prepa-femme-et-mere-s-abstenir.html

On notera qu'un individu de sexe féminin qui ne veut pas se reproduire n'est qu'une "femme", et non pas une femme sans guillemets.


Reika 29/03/2011 22:09



Ton lien est très intéressant, et rejoint une partie de ce que j'ai dit. Merci!


La discrimination au travail est monnaie courante, hélas. Ca me fait penser qu'il y a un film qui vient de sortir, que j'aimerais beaucoup voir, parce qu'il en parle. C'est un film anglais avec
Sally Hawkins (rien que pour elle je veux le voir), intitulé We want sex equality. Je suis même tentée de faire un article dessus quand je l'aurai vu.