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Zelda, Princesse bibliophile

Shining, l'hystérie mascunazie, et Shelley Duvall

9 Octobre 2024, 11:00am

Publié par Zelda

J'ai envie de causer de ce film que je viens de revoir, l'excellent et incroyable grand classique Shining, de Stanley Kubrick. Je l'ai vu bien trop tôt pour mon âge et pendant de longues années, mon souvenir était un amas confus d'images traumatiques : les jumelles m'appelant plaintivement à jouer avec elle, le sang sur les murs, un gamin qui fait du tricycle sur des tapis aux motifs douteux, une vieille dans une baignoire... et bien évidemment, Jack Nicholson qui défonce la porte à coup de hache.

Attention, spoilers !

 

Les violences domestiques : le film

 

Lors de mon deuxième visionnage, dans mes premières années d'adulte, j'ai enfin compris l'histoire, mais c'est seulement après le troisième, récent visionnage, que ça m'a frappé en pleine figure : c'est l'histoire d'un mascu qui pète un cable à cause de choix de carrière douteux, et qui fait reposer sur sa frêle épouse le poids de tous ses problèmes. Son bouc émissaire trouvé, il tente de supprimer le problème... à coup de hache, donc, et sous l'influence néfaste de fantômes de mascus qui sont passés avant lui faire la même chose à leurs propres femmes et enfants.

Je n'ai jamais lu le livre alors je laisserai les connaisseurs m'éclairer sur les divergences entre l'oeuvre de Kubrick et le non moins culte matériau littéraire d'origine. Tout ce que je sais, c'est que la dimension fantastique prend plus d'importance que dans le film, selon le souhait de Kubrick qui voulait recentrer son histoire sur le côté drame humain. J'adhère à la vision de Kubrick car même si ce n'était sans doute pas volontaire de sa part, je trouve qu'il responsabilise davantage l'homme dans l'horreur qu'il commet. Chez King, c'est la faute des fantômes. Mais là, on peut douter de l'existence des fantômes. S'ils ne sont que le produit de l'imagination des personnages, alors quelque part, monsieur est juste un gros cinglé qui fait peur, et pas un pauvre homme en souffrance, manipulé par des forces qui le dépassent.

Donc pour ça, merci Kubrick.

Les hommes misogynes sont hystériques

 

J'espère bien-sûr que ce sous-titre hautement provocateur me rapportera des clics (oh oui mascunazis haineux, venez me troller), mais je ne peux pas mieux résumer ce que j'ai retiré de mon regard sur le personnage de Jack Torrance. Voici toutes les raisons pour lesquelles cet homme est irresponsable, irrespectueux et toxique (même avant d'avoir des envies de meurtre) :

- Il prend seul les décisions pour sa famille, et leur impose de passer tout l'hiver dans un hôtel isolé, malgré le désir évident de son fils de ne pas y aller. Il ne leur demande pas leur avis, et ils n'ont qu'à obtempérer.

- On apprend qu'il a été violent avec son fils par le passé, au point de le blesser. Sa réaction semble un poil démesurée en regard du tort du gamin (il a éparpillé quelques papiers par terre, ok c'est chiant mais pas de quoi casser un bras, soyons raisonnables).

- Il n'a pas l'air fichu de conserver un job plus de 6 mois et se rêvasse en écrivaillon (sans rien écrire).

- C'est lui qui a été recruté pour entretenir les lieux, mais on ne le voit jamais le faire. Par contre, on voit sa femme s'en charger. (Femme dont on ne sait même pas si elle a un métier ?)

Sans compter ses emportements excessifs face à sa femme quand elle vient gentiment lui ramener le thé...

Ce comportement déraisonnable est typique chez les hommes violents dans le cadre domestique. Ils ne pensent qu'à eux, ne font que ce qu'ils ont envie, préfèrent ruminer leurs problèmes seuls dans leur coin au lieu de chercher des solutions en famille ou au moins en couple, développent des discours qui frisent la paranoïa... Dès qu'on leur demande un truc, même de nous passer le sel, c'est trop, on cherche à les émasculer, tout ça... bon, ça va la drama queen ?

Voilà pourquoi je pense que les masculinistes sont hystériques, et que ce film le montre très bien.

Réhabilitons Shelley Duvall (et les Scream Queens)

 

Ce qui m'amène à mon dernier point : j'ai vraiment redécouvert Shelley Duvall.

On parle toujours de la performance hallucinante de Jack Nicholson, mais moins, et surtout pas toujours de manière positive (mais parfois si, hein), de celle de Shelley Duvall, pourtant essentielle à la crédibilité de la situation et à la création de l'horreur. Sans elle, pas de danger ressenti, par de peur, pas de terreur, et on n'y croit pas, ça ne marche pas, c'est juste un con qui fait le malin avec une hache.

Il y a longtemps, je trouvais qu'elle jouait mal. Je pense que d'une part, c'est parce que le doublage VF ne collait pas tout à fait, et d'autre part, que c'est parce que je n'y comprenais rien, je ne savais rien. Je devais avoir 10 ans, j'étais bercée comme tout le monde par le patriarcat et nos croyances sexistes : les femmes sont hystériques, les femmes crient tout le temps, les femmes ne savent pas se taire, les femmes ne savent pas garder leur sang froid. Les femmes qui crient son hystériques, les femmes qui ont peur sont hystériques.

Et tous ces a priori, je pense que je les ai eus comme beaucoup, beaucoup de monde. Et j'ai plaqué tout ça sur cette pauvre Shelley Duvall, qui criait à s'en brûler les poumons.

J'ai grandi depuis, j'ai appris à avoir peur depuis, j'ai surtout appris à avoir peur des hommes, depuis. Et maintenant, je la vois tout différemment, et je la trouve à la fois fascinante et incroyable de justesse.

Evidemment, qu'elle crie à en perdre la voix. Elle est poursuivie par un type avec une hache qui a clairement prévu d'en faire du petit bois ! Qui peut dire qu'il n'aurait pas envie de crier, à sa place ? Et ce n'est pas le premier type venu, non, c'est un homme qu'elle a aimé, en qui elle a eu confiance, qu'elle a voulu croire lorsqu'il lui a promis, après les premières violences domestiques, qu'il ne recommencerait plus.

Shelley Duvall est hypnotique au début du film par sa non-présence, son air de ne pas être vraiment là, d'être un peu "à côté". Parce qu'elle est une femme sous emprise, dans une relation dont elle sait au fond d'elle, qu'elle comporte un danger. Mais elle reste. Elle a un enfant, il lui a promis, elle sait qu'il est en difficulté, elle veut le comprendre, elle veut continuer à l'aimer, à former une famille, elle veut lui donner une chance d'aller mieux, d'être mieux tous ensemble. Et quand on est sous emprise, on ne se fait plus confiance, le travail de sape de l'autre, sa négation constante de nos compétences et qualités nous a convaincue, à force, qu'on ne peut pas croire ce que l'on croit savoir de nous-même. "Il a peut-être raison, j'en demande trop", "Il a peut-être raison, j'en ai fait tout un fromage", "c'est peut-être moi qui l'ai provoqué", "je n'aurais pas dû dire ça", "j'ai déjà de la chance qu'il veuille de moi".

Cette Shelley Duvall à moitié absente au début du film, elle montre tout ça.

Puis s'opère une bascule, quand son mari sombre dans la folie et qu'elle comprend qu'il est désormais un véritable danger pour elle et pour son enfant. Elle voudrait au moins sauver son enfant, mais son mari a détruit tout espoir de fuite. Elle est coincée avec lui, ce sera lui ou elle, mais elle ne se sent pas la force d'avoir le dessus. Tout ce qu'elle peut faire, c'est survivre, jusqu'à ce qu'elle trouve une solution pour s'enfuir avec son fils. Sa situation est on ne peut plus désespérée, elle est complètement acculée : elle n'a aucune échappatoire, elle est fragile, elle est la seule adulte encore saine d'esprit, et le comportement de Jack est devenu totalement imprévisible.

Alors oui, elle crie, elle crie toute sa terreur, elle crie parce que c'est tout ce qu'elle peut faire, quand elle est prisonnière de cette salle de bain et qu'il défonce la porte. Mais elle ne fait pas que crier, je ne laisserai personne dire qu'elle n'a pas la tête froide. Elle fait tout ce qu'elle peut pour éviter Jack et le mettre hors d'état de nuire sans le tuer, elle pense à s'armer à plusieurs reprises comme elle peut (une batte, un couteau), elle pense tout de suite à un moyen de faire fuir son fils, elle ne traîne pas pour partir, et surtout, surtout : elle ne se laisse plus abuser par les fausses promesses de Jack, ou ses plaintes.

C'est un personnage féminin magnifique, une femme que je peux croire réelle. Elle n'est pas forte. Et non seulement elle est frêle, mais elle est aussi marquée psychologiquement par une relation abusive. Et pourtant, malgré sa faiblesse, malgré sa terreur, elle trouve en elle les ressources nécessaires pour résister, protéger son fils, et survivre.

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