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Zelda, Princesse bibliophile

Les Furtifs - Alain Damasio (La Volte, 2019)

23 Mars 2020, 18:15pm

Publié par Reika

Pourquoi un billet sur Les Furtifs, et pas sur Chevauche-Brumes, de Nicolas Thibaud-Latil ? Pourtant, j'ai aussi des choses à dire sur ce livre. Je lui consacrerai donc le prochain billet, à rebours puisque c’est celui que j’ai lu en premier des deux. Mais qui a dit que je devrais chroniquer les livres dans l’ordre où je les ai lus ?

Je pourrais avancer qu'il y a plein de choses à dire sur le roman de Damasio, en bien comme en mal, que c’est un livre qui ne peut pas laisser indifférent ; ou alors que c'est parce que sa lecture laborieuse me l'a fait rentrer dans la peau, dans le sang, jusqu'à ce que j'ai envie de hurler "j'en peux plus !" à chaque fois que je le prenais en main. Peut-être aussi parce qu'il y a eu cette sensation de victoire lorsque j'ai pu le refermer pour la dernière fois.

Commençons donc, si vous le voulez bien, par Les Furtifs, LE succès SF de l’année, le seul roman français du genre à se retrouver dans le top des ventes.

Les Furtifs - Alain Damasio (La Volte, 2019)

Je vous fais rapidement le pitch : dans un futur relativement proche, le héros, Lorca Varèse, intègre une branche de l’armée, le Récif, spécialisée dans la chasse de créatures métamorphes quasi-invisibles car ultra-rapides et particulièrement douées dans le camouflage et la fuite, appelées furtifs, qui meurent en se figeant lorsqu’on les voit. Cet homme est profondément marqué par la disparition de sa fille, Tishka, dont il est convaincu qu’elle est toujours vivante. La retrouver sera le fil conducteur du roman, et la quête fédératrice pour tous les personnages que l’on rencontrera au fil du récit.

Ce point de départ a tout pour être poignant et pour impliquer le lecteur émotionnellement sur la durée. Et dans une certaine mesure, ça a fonctionné pour moi, mais seulement à certains passages clés du roman. La plupart du temps, je n’ai pas pu m’investir de cette façon car le style de l’auteur et le ton de son œuvre parasitent sa dimension émotionnelle et viscérale.

C’est là que réside, pour moi, toute la difficulté de cette lecture.

Je n’avais jamais rien lu de cet auteur auparavant en dehors d’une courte nouvelle (sur un homme qui cherche à ramener sa fille d’entre les morts, je trouve cet écho très parlant), et je suis donc arrivée dans ce livre presque vierge mais pleine d’appréhension. Damasio, à chaque fois que j’en ai parlé avec quelqu’un qui l’avait lu, c’était soit « j’ai adoré c’est trop génial » ou « pff c’était pourri j’me suis fait tellement chier que je l’ai pas fini». Me connaissant, je pensais que j’entrerais dans la seconde catégorie. Mais au final, je suis parmi les rares qui se retrouvent entre les deux.


 

J’ai compris pourquoi certains le croient pédant, trouvent que son style est ennuyeux. Effectivement, son style très poétique, très touffu, et sa propension à intellectualiser son propos (très politique au passage), rendent la lecture ardue. Il faut être bien réveillé et très attentif pour tout saisir car il y a une telle richesse, dans les jeux de mots, dans les explications théoriques, dans les expériences typographiques, que l’on peut s’y perdre et passer à côté de mille façons. Et pourtant rien, je présume, n’est gratuit. Il intellectualise trop pour jeter des mots sur le papier sans que chacun d’entre eux y ait, dans son esprit, une place justifiée. Il faut donc aimer la gymnastique cérébrale intense pour l’apprécier.

Cet aspect de son œuvre est à double tranchant.

Les nombreux jeux poétiques et expérimentations stylistiques qui parsèment le récit, les successions d’exposés théoriques et philosophiques étirés au point de se paraphraser parfois, peuvent apparaître factices, forcés, et finalement d’une maladresse qui nous fait sortir de l’histoire et du texte, parce qu'on peut en retirer l’impression d’être face à un exercice ou à une dissertation un peu scolaire. Il fournit tellement d’efforts pour bien écrire et pour se montrer inventif que cela gêne la lecture, sur le plan littéraire mais aussi de façon purement visuelle, surtout quand on est myope et qu’il y a des points, des tirets, des slashs et des parenthèses qui se promènent tous les trois mots.

Pourtant, il y a là indubitablement un vrai propos, et même plusieurs, sur la société d’hyper-connexion et d’hyper-consommation, sur le fonctionnement d’un système politique qui en joue pour mieux nous contrôler, sur l’essence de la vie, avec ce parallèle entre mouvement perpétuel et son. C’est un parti pris, un point de vue construit qui s’expose en profondeur et en exploitant des personnages différents pour en exprimer des facettes différentes. Qu’on soit d’accord ou non avec ses postulats (ou même simplement qu’on apprécie sa façon de faire ou non), ils donnent nécessairement matière à réfléchir, nous questionnent et nous incitent à nous forger notre propre avis. A travers ce roman, Alain Damasio propose un vrai regard sur notre société, singulier et étayé, qui présente un intérêt certain concernant les thématiques traitées, très actuelles, même si l’on ne le partage pas.


 

Du strict point de vue de l’histoire, j’ai été emballée rapidement par les prémices, puis calmée par le rythme extrêmement lent qui découle des points déjà évoqués, puis à nouveau emballée lorsque les enjeux développés ont rendu l’action plus haletante par nécessité, jusqu’à un point d’orgue vers la fin qui m’a véritablement émue. Malheureusement, le livre ne se termine pas sur ces événements, et la conclusion tire à nouveau en longueur, constituée davantage d’exercices de style que de contenu à raconter, moment contemplatif contre-productif car il casse l’intensité narrative que l’on avait atteint et sur laquelle le roman aurait gagné à s’achever, pour que l’on garde en souvenir, non pas les textes poétiques peu accessibles du dernier voire des deux derniers chapitres, mais les émotions ressenties juste avant et qui marquent bien plus durablement un lecteur.

La seule constante pour moi, au final, a été ma fascination pour les créatures au centre de l’histoire et qui donnent à l’oeuvre son titre. Je ne peux que tirer mon chapeau face à cette invention brillante, frappante, source d’un émerveillement comparable, au moins en ce qui me concerne, à celui produit par d’autres créatures piliers du bestiaire des littératures de l’imaginaire.


 

Pour conclure, je dirais que Les Furtifs est un livre à ne pas mettre entre toutes les mains. C’est un roman peu accessible, très (trop?) long, pétri de digressions qui peuvent nuire à la fluidité du récit tout en en constituant, paradoxalement, sa force et sa spécificité. Même si j’ai eu du mal à le lire, et encore plus à le terminer, et même si je ne peux pas clamer avec enthousiasme l’avoir adoré, je reconnais que ce roman a une véritable identité, qu’il est singulier, et à ce titre, qu’il mérite d’être lu, même si vous n’arrivez pas au bout.

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Lael Marguerite 07/07/2020 01:56

Merci beaucoup pour ce retour très bien expliqué. Je n'ai pas lu celui-là, mais pour avoir lu ses autres livres je retrouve tout à fait ce qui fait à la fois sa force et sa faiblesse. Je garde ta chronique sous le coude, le jour où je le lirai et ferai ma chronique jte linkerai (ce sera sans doute dans des années lol). Sinon ça fait plaisir de voir des chroniques mangas c'est pas si fréquent et j'ai souvent l'impression d'être seule ! Voilà au plaisir

Zelda 08/07/2020 19:40

Je suis contente que l'article t'ait plu, merci ! Je serais curieuse de savoir ce que tu en as pensé quand tu l'auras lu. Tu me fais penser que je n'ai pas fait de chronique entièrement dédiée à un manga depuis longtemps. J'attends d'avoir fini une série avant d'en parler parce que la qualité peut changer en cours de route. J'espère que tu repasseras par ici ! :)