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Zelda, Princesse bibliophile

Une Sirène à Paris - Mathias Malzieu (Albin Michel, 2019)

30 Mars 2020, 18:15pm

Publié par Zelda

Bon, alors là, j'ai un problème.

J’ai un problème, parce qu’en reprenant mon blog, je m’étais dit que j’allais essayer de ne faire que des critiques positives. Ou à défaut, avec plus de positif que de négatif. Ou au moins, pas que du négatif.

Mais voilà, je suis ressortie de la lecture d’Une Sirène à Paris tellement énervée, que j’ai du mal à imaginer que je puisse vous vendre ce livre.

 

Je dois reconnaître que l’ouvrage partait avec un handicap : je ne l’aurais probablement pas lu s’il n’avait pas été nommé pour le Prix Imaginales des Bibliothécaires. Et c’est aussi pour ça que j’aime participer à ce prix : je sors de ma zone de confort, je sors de mes choix nourris des mêmes idées et idéaux. J’évite de m’enfermer.

Mais chaque année, il y a eu un livre que j’ai voulu jeter par la fenêtre, un livre qui m’a donné envie de hurler. Et ça me chagrine de voir que c’est en train de devenir une habitude. Cette année, je crois bien que ce sera la Sirène.

Ensuite, il faut bien dire qu’enchaîner sur ce livre-là, après Damasio, c’était un peu suicidaire. Pourtant il y a ce point commun, d’auteurs qui aiment se regarder écrire, dont on sent au moment où on les lit qu’ils pensent qu’ils écrivent bien. Autant, chez Damasio, la richesse stylistique me permet de le pardonner, et même de lui dire, “oui, bon, t’as raison, t’écris bien”, autant chez un auteur comme Malzieu, j’ai plus de mal.

 

Enfin, trêve d’introduction : passons à la critique chronique.

Une Sirène à Paris - Mathias Malzieu (Albin Michel, 2019)

L’histoire d’Une Sirène à Paris tient presque dans son titre.

Nous suivons Gaspard, un type un peu paumé, malheureux parce qu’il s’est fait plaquer, parce que sa grand-mère est morte, et parce que son père veut revendre le rafiot-bar-à-concerts-underground de cette brave dame. Après des pluies diluviennes, Paris se retrouve submergée par une crue étonnante, permettant à notre héros fleur-bleue de sauver une sirène échouée, dont il tombera éperdument amoureux.

 

Ce livre est tout l’inverse de ce qu’était les Furtifs, que j’ai lu juste avant, et je ne peux par conséquent en faire une critique sans pouvoir me détacher de l’ombre de son prédécesseur.

Pour commencer, son style est beaucoup plus simple, plus efficace, et il coule tout seul sous les yeux, tout en étant constamment à la recherche d’une veine poétique où l’on reconnaît bien l’empreinte d’un chanteur-compositeur habitué à devoir trouver de belles formules qui tiennent en peu de notes. Il est formidablement court et donc rapidement lu, et en plus, la police de caractère fait nettement moins souffrir les myopes comme moi (est-elle moins petite, ou est-ce l’interligne qui est plus large ? Ou est-ce l’absence de jeux typographiques qui la rend plus lisible ?).

Contrairement au long roman somme toute très politique de Damasio, celui de Malzieu opte pour un ton beaucoup plus léger, et va droit au but. Il faut bien admettre que la narration est efficace, elle avance bien, sans fioritures malgré sa volonté de se montrer poétique. Malheureusement, il a aussi beaucoup moins de choses à dire. Exit les profondes dissertations philosophiques, bienvenue les refrains niais sur l’Amoûr. Malzieu ne cherche pas à analyser notre monde, notre société, notre humanité. Il ne prétend pas nous faire réfléchir. Il veut nous divertir et nous faire rêver, sans prétention autre que celle de la poésie. Et surtout, il veut nous parler d’amour, avec un grand A, celui des princes romantiques sauvés par des princesses diaphanes qu’ils ont sauvées eux aussi.

Je n’ai rien contre ce but, il m’arrive parfois de ne rechercher que cela quand je lis. Mais ce n’est pas ce que j’attends d’un aspirant à un prix littéraire.

 

Pire encore : je l’ai trouvé maladroit dans l’exécution de son but affiché et assumé. L’auteur nous parle d’amour du début à la fin, à grand renfort de formules poétiques chocs, mêlant jeux de mots et références pop qui ne font mouche qu’à demi. Difficile en effet de ne pas sortir du texte lorsque soudain tombe une vanne grivoise au milieu d’un moment de poésie, comme un cheveu sur la soupe. Difficile aussi de trouver le texte d’une poésie irréprochable lorsque des noms de marques ou de célébrités aussi éloignées de la littérature que possible (coucou Mbappé !) surgissent de nul part comme des placements de produits mal déguisés.

 

Et qu’en est-il du fond ?

Je n’ai pas pu croire une seconde à cette histoire d’amour. Elle sonne factice du début à la fin, car une bonne partie du livre semble creux.

Je pourrais accepter le message un peu ado-pseudo-mélancolique du livre, s’il était correctement étayé. Mais il n’a pas pu, pas su me convaincre que l’amour est plus fort que tout, et que le plus important c’est de s’autoriser à rêver et à explorer toutes nos émotions de façon aussi entière que le personnage principal. Parce que pour moi, ce livre ne parle pas d’amour. Il ne décrit pas l’amour, ce sentiment sincère et profond, cette complicité inaltérable, que l’on partage avec une personne qui fait durablement sens dans notre vie. Pour moi, ce roman, et par là son auteur, confond l’amour et le désir. Et ça, c’est un des travers de notre société actuelle qui me chagrinent le plus.

 

Cette sirène, ce n’est pas une femme. Un être vivant, avec des peurs, des joies, des envies, des peines, des goûts. C’est un objet, un bel objet, un objet de désir, soumis au regard masculin et à la bonne volonté masculine du début à la fin.

Elle a beau orner le titre d’une présence féminine, c’est bien un homme le héros, le sauveur énamouré d’une passive créature aussi naïve qu’elle est belle, qu’il faudra transporter de la rue à l’hôpital, de l’hôpital à l’eau, de l’eau à la rue, et encore de la rue à l’eau, mouvement fort bien illustré tout au long du roman par les ballottements incessants de sa pauvre queue de poisson évoqués régulièrement.

Je conçois jusqu’à un certain point qu’en tant qu’être extraordinaire et pour faire le lien aussi avec ce que cette créature imaginaire incarnait dans l’Antiquité, il faille qu’elle soit belle, mortellement belle. D’accord. Mais à force de me décrire ses seins (parfaits !), et des fruits à la place de sa bouche, j’ai eu l’impression de voir un ado attardé baver sur un décolleté en continu. Bonjour le romantisme…

Au-delà de ça, on n’encense que sa beauté. Et lorsqu’on nous dit pourquoi le héros tombe amoureux d’elle, on en revient toujours à son physique. Et au désir. Nulle part on ne le voit s’extasier sur sa personnalité fascinante. Et l’on apprend le background de la sirène qu’au trois quarts du livre… car ce qui compte, avant tout, c’est bien son physique.

 

Pour résumer, je reconnais ma défaite face à ce livre qui m’a trop déçue. J’espérais me soulager du poids du livre précédent, si chargé stylistiquement, intellectuellement, politiquement, avec une mignonne petite bluette légère pour satisfaire mon cœur de midinette. Car je suis une personne fleur-bleue, portée sur le romantisme, les grands sentiments et les belles envolées lyriques. Je ne suis pas du tout fermée aux œuvres qui misent sur ce registre, au contraire.

Mais ce livre m’a laissée sur ma faim, parce que je l’ai trouvé trop superficiel, trop désuet aussi dans sa représentation de la femme et des rapports entre les hommes et les femmes, et surtout parce que j’ai trouvé que malgré ses louables efforts, il passait complètement à côté de son sujet.

Comme quoi, bien qu’universel, l’amour est un des sujets les plus difficiles à traiter en littérature, au point qu’il fini souvent par être représenté de façon tronquée, inexacte, voire futile et inepte, si l’on se contente de vouloir témoigner de sa force inépuisable, sans essayer de rendre compte de la diversité et de la complexité des rapports humains, avec ce qu’ils peuvent comporter d’ambivalences et de contradictions.

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