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Zelda, Princesse bibliophile

Pourquoi il n'y avait qu'une place sur cette planche

21 Novembre 2012, 11:06am

Publié par Reika

Pourquoi il n'y avait qu'une place sur cette planche

 

  Vous vous souvenez de cet article que j'avais fait pour vous dire pourquoi j'aimais Titanic ?

 

  Eh bien je vais en refaire un sur ce film, parce qu'en fait, il m'a ouvert les yeux, et en y repensant récemment (quand je l'ai revu, donc), je me suis mise à réfléchir sur le pourquoi du comment.

  Je vous disais donc mon amour pour Kate Winslet, sous son chapeau, et en fait, c'est vraiment ça qui m'a le plus attirée dans le film : le personnage de Rose. Je ne voyais qu'elle, et encore aujourd'hui, je ne vois qu'elle.

  J'ai vu cette année une vidéo féministe sur les femmes au cinéma, et la personne qui s'exprimait (qui disait des choses très intéressantes par ailleurs) a dit que Titanic était raconté d'un point de vu masculin, ce que j'ai trouvé tout à fait faux. Alors, oui, le réalisateur est un homme, soit, ça n'empêche pas d'écrire des rôles pour le sexe féminin (sinon il ne pourrait écrire des histoires qu'avec des personnages masculins), d'ailleurs il y a bien des femmes qui font l'inverse et je ne vois pas pourquoi elles ne pourraient pas le faire, et de toute façon je pense que Cameron n'est de loin pas le pire en termes de représentation de la femme dans ses films (allez donc regarder un Kubrick). Au contraire, je trouve sa Rose très libératrice pour les femmes. En tout cas, elle l'a été pour l'adolescente soumise que j'étais.

  Car c'est bien Rose qui raconte l'histoire, et non Jack comme on se l'imagine parfois, encore frappés par sa mort que beaucoup disent inutile (mais je vous dirai après pourquoi je pense, au contraire, qu'elle était nécessaire). C'est Rose qui raconte sa vie, avec un regard rétrospectif, dans une mise en abîme amenée par la découverte du diamant qu'elle portait lorsque ce brave Jack l'a dessinée nue. C'est cette petite vieille branlante qui coupe le sifflet aux idiots de chercheurs de trésors (mâles) pour leur dire d'une voix autoritaire : "vous voulez l'entendre cette histoire, oui ou non ?".

 

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   Et elle ne prend jamais le ton distingué d'une femme qui sait où est sa place. On se souvient de cette scène, après qu'elle ait raconté comment Jack l'a dessinée, où les hommes sont gênés parce qu'ils ont envie de savoir s'il y a eu séance de gymnastique ensuite ou non, et n'osent pas le demander, alors qu'elle ose leur poser la question : "vous voulez savoir si on l'a fait ? Non". Ce n'est pas une femme qui n'ose pas parler de sexe, parce que ça ne se fait pas quand on est une femme.

  D'ailleurs, quand il s'agit de sexe, on ne peut pas dire que la Rose soit d'un tempérament de vierge effarouchée. Rappelez-vous que c'est elle qui demande à Jack de la dessiner ("wearing only this", dit-elle en désignant le diamant), le mettant fort mal à l'aise, et que c'est encore elle qui lui demande de poser ses mains sur elle dans la voiture... vous savez quand.

  Pourtant, Rose a été élevée en fille de bonne famille, et se comporte bien comme telle au début du film (malgré quelques impertinences fort bienvenues, comme lorsqu'elle demande à Ismay s'il a entendu parler de Freud, au moment où il se vante de la taille de son bateau). Mais elle le dit elle-même : à l'extérieur, elle était tout ce qu'une fille bien élevée doit être, mais "à l'intérieur, je hurlais", trahissant ainsi ce sentiment d'enfermement, dont la scène du corset avec sa mère se fait écho. Tout en resserrant le corset, carcan physique dans lequel Rose est contrainte de se contenir (elle se plaint, d'ailleurs, qu'il soit trop serré - ou alors sa mère lui reproche qu'il ne l'est pas assez, je ne sais plus), sa mère la rappelle à l'ordre pour qu'elle se conforme à ses attentes en épousant un homme riche afin de subvenir aux besoin de sa famille. Rose proteste que cela est injuste, et sa mère lui répond quelque chose qui m'a marquée à l'époque : "bien-sûr que c'est injuste, nous sommes des femmes".

  Mais contrairement à sa mère, qui baisse les bras dans sa lucidité, Rose n'a pas envie de se contenter de subir cette injustice. Et pour s'en libérer, elle aura recours à la transgression, qui prend plusieurs formes tout au long du film (et que je vous laisse repérer par vous-même, parce que si j'en faisais l'inventaire, ce serait trop long), mais dont la plus significative est, bien-sûr, sa relation amoureuse avec un homme d'une classe nettement inférieure à la sienne. Elle rêvait déjà de transgression avant sa rencontre avec Jack, comme en témoigne sa conversation avec lui sur le pont, quand elle lui dit qu'elle souhaiterait voyager, apprendre à monter à cheval "comme un homme"  et à cracher (summum de l'attribut masculin). Jack la prenant au mot, il enseigne tout de suite l'art du crachat à son élève appliquée. C'est là que sa relation avec Jack prend tout son sens : Jack est une sorte de levier permettant cette rébellion. Il l'initie à ces choses qui d'ordinaire lui sont interdites parce qu'elle est une femme et parce qu'elle est d'une classe aisée. Il l'emmène danser avec les autres, là où les différences de sexe sont abolies. Il est intéressant de faire un parallèle entre les deux scènes de "fête" chez les riches et chez les pauvres. Les riches, une fois le repas fini, se séparent : les hommes vont faire leurs trucs d'hommes avec un bon brandy. En bas, on s'amuse ensemble, les activités sont décloisonnées. Je n'adhère pas forcément à l'idée que le féminisme soit lié aux classes sociales, mais ce parallèle est là. D'ailleurs, Jack lui rappelle qu'il n'a pas les moyens pour subvenir à ses besoins, mais au fond, ce n'est pas ce qui compte. Rose a bien l'intention de se débrouiller elle-même.

 

  Il y a aussi un lien assez frappant entre sa situation sociale et la mort. Rose, se sentant prise au piège, se précipite à l'arrière du navire pour se jeter à l'eau et mettre fin à une vie qui n'en est pas une, le suicide étant la seule forme de libération qu'elle soit capable d'imaginer à ce moment-là. Jack lui sauve la vie, pas parce qu'il est un homme, mais parce qu'il est à l'écoute. Il est curieux de ce qui lui arrive, de connaître la personne qu'elle est. Rose, donc, revient sur le bateau, mais finit par le rejeter plus tard lorsqu'il la prend à part dans la salle de sport. C'est là qu'il lui explique qu'il ne veut pas voir disparaître l'étincelle qu'il a vue en elle : l'étincelle de vie qui cherche à s'épanouir. Rester une fille à maman pour devenir une femme soumise, ce serait comme mourir. Et Jack, du début à la fin, va tout faire pour qu'elle vive, pour encourager cette étincelle d'indépendance à se battre et à se faire une place parmi les vivants, ceux qui s'épanouissent, comme un jardinier prendrait soin d'une fleur jusqu'à ce qu'elle puisse enfin éclore. Rose subissait sa situation de soumise, comme les passagers subissent leur mort.

  Mais en suivant Jack et la voie de l'émancipation sociale, elle s'affranchit de ses chaînes, et peut donc vivre cette vie dont elle a rêvé : elle ne pouvait que survivre au naufrage, tandis que le monde auquel elle appartenait autrefois sombre avec le paquebot, et ce qu'il représente d'arrogance et de fierté masculine déplacée. C'est un moment opportun pour parler d'un autre personnage féminin très fort qui fait une sorte d'écho à Rose : Molly Brown.

 

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   Elle incarne une nouvelle Amérique, celle des nouveaux riches, ces gens qui se sont faits eux-mêmes, à partir de rien, comme Rose le fera plus tard dans sa vie. Rose et Molly appartiennent à l'avenir : elles s'approprient le rêve américain en tant que femmes, chacune à sa manière. De leur côté, presque tous les personnages masculins dominants, associés au paquebot de manière étroite, sont voués à mourir tôt ou tard : le capitaine, le second et même le gentil Mr Andrews ayant participé à la conception du bateau, meurent à bord, tandis que l'horripilant Cal, ayant les yeux plus gros que la tête et illustrant à ce titre la folie ayant donné naissance à la tragédie du Titanic de la façon la plus évidente, finit par se suicider après avoir tout perdu dans le krach boursier quelques années plus tard.

 

  Jack non plus ne pouvait pas accompagner Rose plus loin. En effet, s'il avait survécu, Rose n'aurait pas pu être totalement indépendante. Une fois libre, Rose n'a pas besoin de lui, comme en témoignent ces photos qui montrent, à la fin, toutes les choses qu'elle a réalisées, seule, comme elle en avait toujours rêvé. Jack, comme je l'ai dit, est son escabeau, son escalier, son échelle : il est l'élément déclencheur d'un mouvement de libération qui ne peut être complet que si elle termine le travail seule, sans quoi elle resterait dépendante d'un homme, mais d'une autre manière.

  Lorsqu'à la fin du film, la vieille dame rejette à la mer le diamant, dernier témoin de son oppression, c'est une réaction très logique et une fin éloquente.

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S
Analyse judicieuse et pertinente! Très très bel article !
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R
<br /> <br /> Merci beaucoup ! Je suis contente d'avoir pu intéresser quelqu'un avec.<br /> <br /> <br /> <br />
M
Très bel article, bravo !
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R
<br /> <br /> Merci :)<br /> <br /> <br /> <br />